Le Rêve, ce Chemin Vers Soi

Extrait de Livre

INTRODUCTION

En Australie, au printemps, on peut surprendre la constellation du Scorpion dans son lent et paresseux voyage à travers la nuit. Elle apparaîtra d’abord, brillante et sauvage dans un petit coin du ciel. Nuit après nuit, Elle est là, Elle revient. Et pourtant, à chaque fois, c’est toujours le même étonnement devant son aspect cruel et farouche. Vers les deux heures du matin, elle est déjà passée loin au-dessus de nos têtes et si d’aventure, elle rencontre la lune, s’engage alors le combat. C’est à qui brillera le plus fort. Dans la nuit qui précède le matin, dans cet instant immobile et calme avant le lever du rideau, Scorpion fait son passage de l’autre côté du ciel. C’est l’heure de se réveiller.

Une heure du matin. Le Scorpion est juste au-dessus de moi. Je le regarde, comme je l’ai regardé chaque jour cette semaine, face au ciel, le dos sur le petit tapis d’herbes vertes tressées posé sur une poussière d’argile rouge. Cette terre rouge sur laquelle je me trouve pourrait être une terre quelconque à huit heures de route de nulle part. Cependant, pour d’autres que moi, elle représente ‘quelque part’. Cette terre est sacrée.
Nous sommes en septembre 2010. Je suis avec trente femmes aborigènes d'âge plutôt avancé. La terre sur laquelle je me trouve leur appartient. Elle leur appartient à elles seules -même les hommes de la tribu ne peuvent y avoir accès. Cette terre leur est entièrement dédiée. Pour leurs cérémonies sacrées. Pour y partager leur temps de rêves. Cette terre est aussi leur responsabilité. Elle est sacrée. Aussi y sont elles venues et cette terre demeure sacrée, parce qu’elles en sont les vestales.

Il y a là, également, une trentaine de femmes non aborigènes venues du monde entier. Nous avons toutes été invitées au grand Voyage Sacré des Femmes (Sacred Women’s Journey), lui-même né d’un rêve. Il y a des années, une des femmes aborigènes avait rêvé d’une femme blanche avec laquelle, toutes partageraient leur savoir, et à travers elle, la partageraient avec d’autres femmes blanches, et bientôt avec toutes les autres femmes blanches à travers le monde. Au même moment, une femme blanche, non aborigène avait rêvé qu’une femme aborigène l’appellerait, lui apprendrait leur culture, leurs secrets, et elle-même les transmettrait à d’autres femmes blanches, et bientôt à toutes les femmes blanches à travers le monde. Toute les deux, elle, la femme blanche et elle, la femme aborigène, s’étaient rencontrées dans le rêve. Aussi, bien des années plus tard, quand elles finirent par se rencontrer, ce n’était pas la rencontre de deux étrangères ; elles savaient…

Je suis là avec trois compagnes. L’une est mon Maître de rêves. Elle a été invitée et on lui a demandé d’amener avec elle trois de ses étudiantes. Les deux autres sont des étudiantes en rêve que je connais depuis plusieurs années. Je suis la troisième étudiante.

Le Scorpion au-dessus de moi. A ma gauche, mes compagnes. Devant moi, à trente pas, le premier arbre. Ceci est mon espace. L’espace que je peux occuper, debout, dans l’ombre généreuse de l’après midi et d’où je peux écouter des bruits inconnus. Un peu plus loin, à quarante pas, le deuxième arbre. C’est là où je peux me reposer chaque jour, retrouver une intimité relative. A deux pas sur ma droite, des buissons épais contre lesquels repose mon sac. Vingt cinq pas plus loin, un autre groupe de femmes. Et derrière moi, le crépitement permanent d’un feu de bois autour duquel les femmes aborigènes chantent. Elles s’adressent au ciel qui leur a dit qu’il allait pleuvoir. Elles chantent pour empêcher cette pluie de tomber.

Lors de notre premier petit déjeuner, on nous dit que si cette terre nous parait plate, elle ne l’est pas, qu’elle est pleine de creux, de bosses, et que nous, étrangères à cette terre, nous pourrions très bien nous retrouver complètement perdues, avant même d’en avoir parcouru une cinquantaine de mètres. Les femmes nous disent aussi que si cette terre semble être partout la même, il n'en est rien. Il y a des roches et des arbres, des buissons et des branches à terre, des endroits où des choses se sont passées, d’autres où rien ne s’est passé. Il y a des endroits pour recueillir de l’eau, il y a d’autres endroits ombragés pour le repos. Il y a des endroits où des gens se sont assemblés, d’autres où ce sont les animaux. Aujourd’hui, il y a un petit serpent jaune à l’ouest du camp mais nous, étrangères en ces lieux, nous ne le voyons pas.

Le premier jour, nous ne faisons rien. Nous parcourons le camp tout en nous demandant bien quand les choses vont commencer. Aucune d’entre nous ne s’aventure hors du camp.

Le jour suivant, on nous conduit à un lieu sacré de la terre sacrée. Des kilomètres de terre rouge, quelques buissons, quelques rares arbres. Cependant, c’est avec assurance que les femmes les plus âgées nous guident, le doigt sûr « il faut tourner là, ici maintenant, là tout droit » Pour ma part, je n’ai jamais rien remarqué de particulier sur ces arbres qui disent le chemin, ni sur les buissons qui indiquent la proximité du site, rien qui puisse les différencier des autres. Pourtant, quand nous arrivons, nous pouvons ressentir que ce lieu est différent. C’est un roc.

Nous avons formé un grand cercle autour de ce roc et nous avons écouté ces femmes nous raconter ce qui s’était passé ici. Peu à peu, elles déroulèrent leur histoire, remontèrent à l’histoire même de ce roc, puis, elles déroulèrent encore et encore cette histoire, toujours plus loin, jusqu’à ce que le roc naisse devant nous, en nous, jusqu’au commencement de la terre, jusqu’à notre propre commencement. Elles célébrèrent le roc, le décorèrent, lui rendirent grâce à la mémoire de tout ce qui s’était passé ici, et finalement, elles y ajoutèrent notre mémoire. Notre cercle s’approcha petit à petit du roc et nous osâmes enfin le toucher. A l’instant de cette fusion, beaucoup d’entre nous fondirent en larmes pour tout ce qui avait été avant, et tout ce qui maintenant était. Le roc m’apparaissait différent maintenant, singulier dans l’immensité. J’éprouvai de l’amour pour lui et saurais le reconnaître si je revenais.

Nous nous rendîmes ensuite dans un lieu où l’eau ruisselait miraculeusement au creux d’une petite dépression entre la poussière rouge et les roches. Elles nous racontèrent la mémoire de ce lieu, comment ce lieu les avait appelées et comment, de leur côté, elles l’avaient appelé. Maintenant, elles étaient là. Elles nous parlèrent de ce profond sentiment d’union qu’elles éprouvèrent si fortement au moment même où elles avaient découvert ce lieu. Elles nous conduisirent ensuite dans un autre lieu, puis un autre encore. Et chaque fois, elles nous contèrent le sens de ce lieu dans le présent, sa naissance, sa permanence, son devenir.

Le troisième jour nous marchâmes jusqu’à un endroit où nous traçâmes un grand rectangle d’environ soixante quinze pas de long sur trente de large. Puis nous nous mîmes au travail, nous efforçant de retirer de ce tracé toute trace de pierres, de cailloux, de branchages, jusqu’à ce que, vers la fin de l’après midi, le sol soit devenu parfaitement lisse comme si il avait été ratissé. Puis, elles nous préparèrent, nous retirèrent tous nos vêtements et peignirent sur notre corps des lignes et des symboles d’énergie et de l’être. A la fin, elles allumèrent un grand feu et se mirent à procéder à des cérémonies auxquelles elles nous convièrent.

En ce lieu sacré, nous célébrâmes les va-et-vient du cheminement de l’être humain, son désir de trouver un partenaire, la découverte de ce partenaire. En ce lieu que nous avions délimité, balayé, nettoyé de fond en comble, où nous nous étions dépouillées de nos vêtements, de notre visage quotidien, nous avons atteint le centre de la terre à travers nos danses, nous sommes allées vers quelque chose de plus profond encore afin de nous relier au Grand Mystère. Nous en avons célébré le présent, le début, la permanence, le devenir.

Cette nuit-là, j’ai scruté le ciel et j’ai retrouvé la constellation du Scorpion qui serpentait à travers les cieux. Je l’ai suivie dans son parcours. J’ai vu où elle se trouvait quand la lune est apparue et j’ai vu où elle se trouvait quand la lune fut très haute dans le ciel. Je la regardais toujours quand la faim a commencé à me tenailler et que le premier chant d’un oiseau s’est élevé dans les airs. Le regard rivé au ciel, j’ai réalisé que tout se passait comme cela depuis la nuit des temps, bien avant moi, et qu’il en serait toujours ainsi, bien après moi. Je suis alors revenue à la poussière. Et je l’ai louée.

Tout au cours de cette semaine, les femmes chantèrent. Elles chantèrent lors des visites de lieux sacrés, lors des cérémonies ; elles chantèrent pendant les repas, au moment de ranger, après les repas. Les femmes chantaient, chantaient. Elles chantaient, elles peignaient, elles tissaient de jolis paniers. Leurs chants et leur créativité étaient, en fait, le fil qui tissait et liait entre eux les événements singuliers. Leurs paniers étaient tressés avec les herbes qui appartenaient à cette terre. Leurs peintures contaient l’histoire de cette terre. Dans leurs chants, elles se parlaient entre elles s’entretenaient avec la terre, et au-delà de cette terre, avec l’univers. Ces chants étaient les chants de cette terre, de leur façon d’appréhender cette terre. Des chants de la mémoire et du présent. Les chants de leurs rêves.